28.05.2008
Vive la révolte! à bas la révolution!

Je me suis mis à refouler puis à réfuter le principe de révolution. La révolution, en effet-non pas celle qui s'accomplit dans l'Histoire à l'insu de ses propres acteurs, mais la révolution voulue, la révolution programmée, la révolution appelée l'An I de la délivrance-, me parut, dans son principe, une régression du genre humain vers la pensée prélogique.
Tout le schéma de la pensée révolutionnaire repose en effet sur un raisonnement d'apparence logique qui n'est que le couvercle de fantasmes mythologiques:
a) Le monde est mauvais, injuste, insupportable
b) Il était bon à l'origine, mais un agent de corruption-généralement, il s'agit de la propriété privée-en a détruit l'ordre initial.
c) Puisque l'on a désigné la cause du désordre, il suffit de la supprimer pour rétablir la félicité: abolir la propriété privée, rétablir la société sans classes.
Ce schéma de la pensée révolutionnaire, répété avec toutes les nuances et tous les progrès imaginables, disons de Rousseau à Marx, me paraissait inacceptable dans son refus du réel. Ses références à l'âge d'or perdu (les temps ou il n'y avait ni famille, ni propriété privée, ni monnaie,etc.); sa condamnation radicale du présent, et partant sa volonté de tout refaire sur un tabula rasa; sa naïve espérance d'une société réconciliée avec elle-même, du moment qu'on aurait aboli les quelques agents de perversion qui auraient fait dériver l'humanité du bonheur originel au pandémonium capitaliste, cette haine de l'Histoire, cette peur du Temps, ce rêve d'en sortir une fois pour toute, oui, tout cela me paraissait ressortir à la pensée archaïque. Non seulement cette pensée me paraissait naïve mais, de surcroît, elle me semblait dangereuse.
L'étude de la littérature utopique me confirma dans mes craintes. Tous ces auteurs-de Platon à Campanella, de Campanella à Cabet- étaient des volontaristes engagés,et, sous le masque de la critique des iniquités contemporaines, laissaient entrevoir leur soif d'autorité. En finir avec ce monde-là, en créer un autre de toutes pièces, en inventer l'harmonie délicieuse-mais c'était à coups d'obligations, de surveillance incessante, de mise au pas totalitaire! Derrière leur fantaisie et leur imagination, je découvrais le rêve féroce de l'égalitarisme, de l'alignement, du conformisme-bref le socialisme de la caserne. Ils étaient fous d'ordre, ces utopistes, comme ces révolutionnaires. Un ordre conçu rationnellement, un ordre établi par la force et défendu au besoin par les miradors.
L'Histoire des révolutions me confirma dans mon idée. Il fallait rejeter ces prétentions politiques qui visent à tout refaire, à tout reconstruire, à prendre les hommes comme des cartes à jouer et à les redistribuer-faces visibles- pour faire pièce au hasard. Car, plus de hasard, plus de destin, plus de rencontres fortuites: l'avenir est en cage. Demandez le programme!
A l'utopie de la révolution j'opposerais le mythe le mythe de la révolte. C'est en lisant Georges Sorel que j'appris à distinguer le mythe de l'utopie. Ne plus avoir en tête un État idéal une cité parfaite, une société sans classes et je ne sais quelle fin de l'Histoire, mais se battre aujourd'hui et maintenant contre quelque chose.
Il s'agit d'accepter le monde dans ses contradictions sans vouloir à tout prix les surmonter, les résoudre-et les résoudre comment d'ailleurs? sinon par la mitrailleuse et la potence? Comme disait Proudhon "La plupart des révolutionnaires ne songent, à l'instar des conservateurs qu'ils combattent, qu'à se bâtir des prisons". Tous ces gens, au fond, retrouvant les habitudes mentales du vieux millénarisme, avouaient leur impossibilité d'accepter le tragique de la condition humaine. Sans doute y avait-i, dans le meilleur des cas, une grandeur prométhéenne dans cette impossibilité qui était aussi un refus. Mais une grandeur qui, s'affolant devant son propre échec, retourne toute sa force contre le genre humain qu'elle se jurait de libérer.
S'insurger,oui, pour faire trembler le tyran de l'heure, et le renverser au besoin. Se révolter,oui,contre toutes les injustices, et l'une après l'autre. Mais aucunes façon ne prétendre voir dans le malheur des hommes une cause unique et vouloir édifier leur bonheur avec la toise et le cordeau.
Michel Winock; La République se meurt; folio Histoire
16:00 Publié dans Tribune | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marx, revolutionnaire communiste, rousseau, révolution communiste, socialisme et barbarie






